La grève de la SNCB du 20/05/2008 : lectures croisées

La grève de la SNCB du 20/05 : lectures croisées.
Le Soir (LS), L’Écho (ECHO), La Libre Belgique (LLB), mardi 20 mai 2008

I. Positionnement, visibilité, taille

Un grand dessin1 très coloré de Kroll illustre en première page la question de fond que pose LS : « Comment survivre à la grève du rail ? » (et aux embouteillages). Annonce de sept points envisagés sous forme de questions/réponses, renvoi aux pages 2 et 3.
Toute une double-page2 donc consacrée à la grève. Sept articles pour sept questions :

  1. Pourquoi le rail fait grève ?
  2. La paralysie va-t-elle influencer le débat ?
  3. Une culture de la grève à la SNCB ?
  4. Combien ça coûte, une grève du rail ?
  5. Quel est l’impact écologique de la grève ?
  6. Quelles sont les alternatives au train ?
  7. Que risquent le travailleur ou l’élève absent ?

Plus un petit encart sur le service minimum (« Le service minimum n’a pas la cote ») et une carte des bouchons prévus à Bruxelles le jour de la grève.
Au total, sept journalistes et un dessinateur couvrent le dossier.

Plus discret, juste un titre en première page de LLB (encart bordeaux et petite photo de rail) : « Rail à l’arrêt et troubles en vue sur la route, dans les services publics et les entreprises ». Renvoi à la page 14 (pages économie), où trois articles traitent du sujet : le premier, assez grand, est en fait… la dépêche Belga, le deuxième, « éclairage » , titre « Les syndicats font leur priorité du pouvoir d’achat » (taille moyenne), le petit troisième épingle « Une grève très polluante ».
L’éditorial de Michel Konen (p.48) titre quant à lui : « Le grand troc peut commencer3.
Au total, deux journalistes (+Belga) s’occupent du sujet.

L’Écho propose un petit article en première page, «Les trains à l’arrêt, une facture en millions d’euros » (accompagné d’une petite photo d’un hall de gare vide). Annonce des thèmes repris dans l’article (de taille moyenne) page 7 : « Une facture en millions d’euros pour un chaos de 24 heures ». illustré par la photo d’une foule d’usagers attendant sur un quai.
Dans son éditorial, Jean-Yves Klein s’interroge : « SNCB : que reste-t-il de l’esprit Karel Vinck ? » (p.2).
L’éditorialiste est le seul mobilisé sur l’affaire.

II. Contenu

II.a Les titres
Le titre donne le ton. On peut déceler le dessein du propos et l’angle envisagé dans la façon dont le titre accroche le lecteur.
Voyons voir…
« Comment survivre à la grève du rail » (LS). Bon déjà, le terme « survivre » suggère la lutte, le danger, l’insécurité. On tremble. Livrons-nous à une petite analyse grammaticale de base. Dans cette phrase, qui doit survivre (=victime) à quoi (=danger/problème) ? Réponse : vous, votre voisin, votre femme, vos enfants êtes victimes. La grève est le problème. Ce schéma impose d’emblée au lecteur une grille de lecture.
« Une facture en millions d’euros pour un chaos de 24 heures » (Echo). Ici aussi, la grève est désignée comme fauteuse de trouble : elle provoque le « chaos » (encore un terme alarmiste) et coûte très cher. A qui ? A vous lecteurs, bien sûr.
Bon. Et l’éditorial nous invite à la nostalgie : « Que reste-t-il de l’esprit Karel Vinck ? ». La fameuse rengaine du « c’était quand même mieux avant ». Ça marche toujours bien ça.
LLB fait dans la sobriété avec « Le rail unanimement à l’arrêt » et « Les syndicats font leur priorité du pouvoir d’achat » .
Épinglons tout de même « Une grève très polluante » : amusant de constater que l’argument écologique est utilisé quand il peut servir un autre projet, comme celui d’attirer le lecteur ou de dénoncer une grève. Et puis c’est à la mode…

II.b Principaux thèmes abordés :

Les conséquences de la grève : embouteillages, pollution, coût, absence problématique des travailleurs et des étudiants :

C’est bien là LE thème principal des articles.
On l’a vu en examinant les titres, c’est l’angle d’attaque des journalistes du Soir et de l’Écho. La grève des travailleurs de la SNCB est présentée comme un problème en soi, un problème à résoudre. D’abord parce que la grève fait du « tort » à l’économie (bien sûr on ne parle pas du tort que fait l’économie libérale à la population), ensuite parce qu’elle engendre le « chaos », elle prend les gens « en otage ».
Pas d’analyse de fond. Pas ou peu de mise en contexte. Un relevé rapide des revendications (voir plus bas), sans zèle.

Michel Konen dans LLB nous ressert ce classique : « Elle [la grève] prend, une fois de plus, l’économie du pays en otage. Et, s’agissant des usagers, on ne peut y voir qu’un abus de position dominante […] ».(p.48)
Ce sont bien les travailleurs de la SNCB que l’on prend en otage par de tels arguments. Et les patrons en sont pleinement conscients et renforcés lorsqu’ils « négocient ».

L’Écho fait du coût de la grève le thème central (tourisme, transport de marchandises et de courrier, employés bloqués…). Des estimations et des chiffres incertains : « […] le tort se chiffre probablement en dizaines de millions d’euros. » (p.7). Une source d’information unique, indépendante et totalement crédible : le patronat belge (FEB).
Mêmes estimations et même source dans LS, où l’accent est mis sur le « manque à gagner » dû aux heures de travail perdues et au ralentissement des activités.

L’impact écologique de la grève. « […] son impact devrait être minime » indique Frans Fierens de la Cellule interrégionale de l’environnement (Irceline) dans LS, qui a également interrogé les sociétés CO2logic et Factor-X sur les émissions supplémentaires engendrées par le transfert vers la voiture : elles représenteraient 1% des émissions belges sur une journée.
LLB reprend dans le détail les mêmes chiffres mais titre : « Une grève très polluante » (p.14).

Les causes du conflit/les revendications syndicales :

LS et L’Écho rappellent les différents points d’opposition qui ont conduit au rejet à l’unanimité du préaccord présenté début mai : déséquilibre entre les résultats positifs de la SNCB et le peu d’impact positif côté travailleurs en terme de salaire : « Pour rappel, les syndicats réclament une part du succès enregistré par le groupe ferroviaire ces dernières années quand la direction plaide la prudence face à un avenir incertain, notamment la libéralisation du trafic voyageur dont on ignore les contours pratiques » (LS, p.2. un bel aveu !) ; flexibilité des horaires ; aménagement des fins de carrière (point sensible vu la pénibilité du travail sur les voies), engagement de personnel.
Intéressant à lire dans LS (p.2) : « un récent audit du groupe (SNCB) invite la ministre Vervotte à faire évoluer la gestion du personnel d’une ‘administration du personnel’ à une ‘gestion des ressources humaines’ aux accents beaucoup plus libéraux ».
L’Écho et LLB reviennent sur la décision (suspendue) d’octroyer au patron de la SNCB, Marc Descheemaecker, une augmentation annuelle de salaire de 30000 euros.
Les mêmes s’interrogent dans leurs éditoriaux sur l’efficacité des négociations : « Trêve de plaisanteries : cette grève n’aurait jamais dû voir le jour si les négociations avaient été correctement menées. » (LLB p.48). « Quant aux syndicats, on se demanderait bien pourquoi ils signent des préaccords qui n’ont manifestement aucune chance auprès de leurs bases respectives » (ECHO p.2) Oui c’est vrai, on pourrait s’interroger ! Les rapports de force ne sont pas en faveur des travailleurs. C’est l’argent qui décide à la table des négociations. Les délégations syndicales « participent » ou croient participer à un processus de décision qui leur échappe. Les dés sont pipés. Quelques tapes dans le dos font passer la pilule.
Pas d’analyse de fond de ces revendications qui ne prennent pas beaucoup de place dans l’économie générale des articles.
Seul un article de Vincent Rocour dans LLB replace la grève du rail dans un contexte de revendications en faveur du pouvoir d’achat.

Le service minimum (défendu par l’Open-VLD).
Michel Konen, dans son éditorial (LLB), s’emporte : « La violence de l’action menée impose donc que, d’urgence, le gouvernement mette en oeuvre le service minimum prévu par l’accord gouvernemental. […] A défaut, il faudra bien songer à privatiser et à introduire la concurrence sur le trafic voyageurs. » (p.48) Eh bien, voilà qui va arranger les choses, tiens…
É.R., dans LS, : « Sur ce dossier, les libéraux flamands semblent bien seuls. De là à ce que les autres partis aient le courage impopulaire d’exprimer leur position et de couper court aux débats des cafés du commerce… » (p.3)
Dans L’Écho, J-Y Klein fait part des estimations très différentes que présentent Inge Vervotte, ministre des entreprises publiques, et l’Open-VLD quant au nombre de cheminots nécessaires pour mettre en oeuvre un service minimum (65% du personnel pour la première, 8000 cheminots selon le deuxième). Dans son éditorial, le journaliste souligne la « grogne » de la population mais juge néanmoins que : « faire rouler un train par heure dans chaque direction n’est pas une option. » (p.2)

Les alternatives au train (le jour de la grève)
Beaucoup de « conseils pratiques » destinés aux « otages » du mouvement. LS signale que ni la STIB ni DE LIJN n’ont mis en service de lignes supplémentaires. L’Écho signale (aux touristes et hommes/femmes d’affaires) qu’Air France propose des navettes en bus et VLM Airlines des liaisons Bruxelles-Londres et Anvers-Londres. LLB relaie l’appel du Fietserbond et du Gracq à se rendre au travail à vélo et signale qu’un plan de circulation a été mis sur pied par la police Bruxelles –Ixelles.

Les autres thèmes abordés.

L’Écho et LLB signalent qu’Ecolo a demandé « que le gouvernement s’empare urgemment du dossier Rail pour restaurer la confiance réciproque entre travailleurs, usagers et direction de la SNCB » (LLB p.14)
Les mêmes informent que d’autres actions syndicales sont prévues.
LS présente un tableau du nombre d’actions menées à la SNCB de 2001 à 2007. Les statistiques montrent qu’il y a eu plus d’actions ces deux dernières années que durant les années 2003-2005, mais moins qu’en 2001-2002. On y trouvera aussi des informations générales sur les droits (et non-droits) des travailleurs et étudiants en cas d’absence due à la grève.
On peut enfin lire dans LLB que les fonctionnaires fédéraux seront eux aussi empêchés d’aller travailler et qu’il faut donc s’attendre à des lenteurs administratives.

II.c Et pour finir, un petit exercice lexical : « Notez tous les mots ayant un rapport avec la grève. »
Réponse :
Chaos – Paralysie complète – Perturbant – Coût – Tort – Dégâts – Grogne.

Pardon ? Vous auriez aimé trouver lutte des travailleurs, justice sociale, solidarité ? Eh bien, il ne faut pas lire ce genre de presse alors. On alors juste pour vous rendre compte de l’étendue du désastre.
Le problème, c’est que ça se fait rare, un vrai journal non-libéral, indépendant, avec de vrais articles et de vraies enquêtes. Ça existe, mais faut chercher ! Et les gens, quant ils achètent un journal, ce qui n’est pas gagné d’avance, se tournent automatiquement vers la presse traditionnelle, très visible, et de droite. Difficile dès lors de faire changer les mentalités.

Oise

PS: voici un exercice similaire pour un exemple de la presse quotidienne néerlandophone: le Morgen (DM).

En première page, DM titre « Spoor gaat 24 uur lang plat » avec une photo montrant un homme assis dans un hall de gare vide. La légende de la photo donne des éléments d’information sur cette grève: rejet de l’accord social, durée de l’action, discussion autour d’un service minimum, Sorry Pass pour les détenteurs d’un abonnement, risque de nouvelles actions et renvoi vers les pages 6 et 19.
La page 6 est entièrement4 consacrée à la question avec 3 articles et 6 brèves. L’article principal intitulé « ‘NMBS heeft liever korte reistijden dan stipte treinen’ » et porte sur une thèse de doctorat visant à améliorer la ponctualité des trains et à diminuer les correspondances ratées. D’après le doctorant, la SNCB n’a pas montré d’intérêt pour son travail s’intéressant plutôt à diminuer les temps de parcours. Pas réellement lié à l’action de grève du jour donc.
Le deuxième article, intitulé « Vervotte: ‘Liberalen maken rekenfout over minimale dienstverlening’ », revient sur la question du service minimum et du nombre d’agents nécessaires à sa mise en oeuvre en donnant largement la parole à Inge Vervotte (ministre CD&V) et aux syndicats (y compris libéral) qui dénoncent la méthode de calcul de l’OpenVLD.
Le troisième article, intitulé « Treinverkeer in Wallonië viel al voor de staking stil », évoque la question d’un nombre élevé de chauffeurs en arrêt maladie le lundi après-midi (donc avant le début de la grève) et touchant plus particulièrement les lignes wallones.

En pages 19 et 20 (début du deuxième cahier du journal), un assez long article5 sur l’avenir de la SNCB intitulé « De ontsporende ambities van de NMBS » où il n’est que très anecdotiquement question de la grève du jour (et essentiellement par rapport à l’éventuelle perte d’image pour la SNCB).
En page 20, deux encarts, d’abord une interview de l’administrateur-délégué Jannie Haek: « NMBS-topman Jannie Haek: ‘Wilde stakingen grootste gevaar voor spoorwegen’ », l’autre encart revient sur l’augmentation (gelée) du patron de la SNCB ainsi que sur les salaires des autres administrateurs-délégués: « Loon van Marc Descheemaecker in 2007 met 10.000 euros de hoogte in ».

Au total, 3 journalistes ont écrit ces 6 articles.

Si l’on compare avec la presse francophone, on ne peut être que frappé par la différence de traitement. Dans DM, pas de catastrophisme, pas de questionnement du coût ou de l’impact écologique de la grève; mais pas non plus de retour en profondeur sur ses causes et les revendications syndicales.
Les seuls points communs sont la question du service minimum et la question de l’augmentation du patron de la SNCB.
Notons quand-même que les principaux articles DM ne portent pas, stricto sensu, sur la grève en elle-même; mais surtout sur la SNCB, son évolution et les améliorations qui pourraient être apportées.

Un Homme

  1. Représentant des voitures empilées, à leur volant des automobilistes l’air maussade. L’un d’eux demande : « Et vous subissez ça tous les jours ? », un autre lui répond : « Quand vous êtes dans le train, ça va un peu mieux ». []
  2. Enfin, toute une double-page… Notons tout de même que l’espace-texte est fortement réduit : la photo d’un moineau posé sur un rail s’étend en hauteur sur toute la partie gauche de la page deux, et une pub pour Fortis/Fintro bouffe le tiers de la trois. []
  3. En référence au « pas de réforme de l’Etat sans réformes sociales » de Laurette Onkelinx. » []
  4. sans encart publicitaire! []
  5. même si la page 19 est essentiellement remplie par une photo de voies de chemin de fer []