Bienvenue en Europe

Moi, clandestin, enfermé à Lampedusa – par Fabrizio Gatti, dans l’Espresso du 12 octobre 2005

Repêché en mer et enfermé dans un “centre de séjour temporaire”, l’envoyé de l’Espresso Fabrizio Gatti a vécu une semaine avec les immigrés dans des conditions inhumaines. Il a ensuite été libéré avec un ordre de quitter le territoire

Un nom inventé, un plongeon dans la mer et me voilà enfermé dans le centre pour immigrés clandestins de Lampedusa. Il suffit de faire semblant d’en être un et en peu de temps, on se retrouve dans la prison où des milliers de personnes finissent chaque année leur voyage et où aucun observateur ni aucun journaliste ne peut entrer. La voie la plus rapide pour s’infiltrer dans le bagne de l’Union Européenne est la suivante: on se jette des rochers et on reste quelques heures dans la flotte. Si on ne veut pas partir de la Libye et risquer de couler dans une épave surchargée, il n’y a pas d’alternative. Alors voilà: je me suis choisi un nom étranger et un stratagème emprunté à Papillon, le film mythique de 1973: pour fuir le bagne de Cayenne, le vrai, Steve McQueen se jette des rochers et confie sa peau à l’océan, agrippé à un radeau de fortune. La seule différence notable, c’est qu’ici il ne s’agissait pas de s’échapper, mais de se faire prendre. Et c’est ce qui m’est arrivé: repêché par un automobiliste, capturé par les carabiniers sur le lit des premiers secours et relâché une semaine plus tard, le soir du vendredi 30 septembre. Libre, libre de partir travailler dans n’importe quelle ville d’Europe, comme clandestin, malgré mes précédents judiciaires et une condamnation en 2004. Ainsi commence et finit le journal de 8 jours d’emprisonnement dans l’enfer de Lampedusa. Le prix à payer pour assister en première ligne aux humiliations, abus, violences et à tout ce que l’Italie a toujours caché aux inspections du Parlement Européen et aux Nations Unies. Ce fut aussi l’occasion de vivre l’immense solitude d’hommes, de femmes et d’enfants qui, pour rendre leur vie un peu meilleure, ont affronté le désert, les trafiquants, les tempêtes et qui, une fois qu’ils ont débarqué, doivent affronter la loi qu’ils devraient respecter.

Vendredi 23 septembre

Ce soir-là, la Méditerranée souffle doucement. Sous le ciel sans lune, on ne voit pas l’eau. On n’en entend que le son, deux ou trois mètres sous les rochers. Avant de sauter, il faut d’abord se synchroniser avec le rythme de la mer. Entrer dans l’eau quand le flux est à son plus haut, exploiter le ressac et s’éloigner le plus vite possible des rochers. Un… Deux… A trois, le froid déjà m’envahit le corps: à partir de ce moment, je suis Bilal Ibrahim el Habib, né le 9 septembre 1970 dans le village imaginaire d’Assalah, district d’Aqrah, au Kurdistan irakien. Sur les rochers, il ne reste rien de moi. J’ai caché mes chaussures et mes chaussettes sous quatre cailloux. Et même le rotweiller sauvage qui avait décidé de me suivre et de passer la soirée en ma compagnie, s’en va, un peu perplexe. Bilal n’a pas grand’chose avec lui. Il n’a qu’un pantalon de toile noire, un boxer, une chemise de coton, un sweat bleu, un épais polar et un gilet de sauvetage avec une inscription en arabe. Sur la poitrine, Bilal porte un sac de sport. Dedans, il y a trois boîtes de sardine “Product of Morocco”, trois sandwiches désormais en bouillie, une bouteille d’eau et deux vieilles savates en plastique. Mais ce sac, gonflé d’air, l’aide désormais à flotter. C’est la nuit idéale pour se jeter dans l’eau sans se faire voir. Le ciel renvoie les lumières et les bruits du festival musical de Claudio Baglioni. La plupart des touristes, les habitants et les patrouilles de policiers et de carabiniers sont au spectacle. Et Bilal peut nager tranquillement jusqu’au promontoire où brillent les fenêtres d’une villa. Il y a un va-et-vient de jeunes gens, de voitures et de scooters. Et avant que quelqu’un ne se préoccupe du rescapé de la mer, il se passe au moins quatre heures et demi.

Les gens de Lampedusa et les infirmières des premiers secours lui ont montré toute leur générosité, mais à présent Bilal est dans la voiture des carabiniers. Les phares illuminent une route sans sortie près de l’aéroport. Puis une grille sur la droite, décorée de fil de fer barbelé. Un carabinier ouvre, habillé d’une tenue anti-émeute et amphibie, un révolver au côté. Il est deux heures et demi. Même si, selon la loi, il reste un citoyen libre, Bilal ne peut désormais plus s’en aller . “Les premiers secours nous ont confié ça,” dit le militaire descendu de la voiture à son collègue. Bilal est accompagné, tête baissée, jusqu’à un petit vestibule où attendent d’autres carabiniers et un jeune homme avec les insignes de la Misericordia, l’association qui est censée gérer le centre de Lampedusa. Le jeune homme lui offre un verre d’eau et quatre croissants dans leur emballage de plastique. Puis il ôte d’un sac une chemise de coton et une tenue de gymnastique: “Mets ça, tu auras plus chaud,” dit-il. “Comment t’appelles-tu? D’où viens-tu?” veut savoir un carabinier. “I don’t understand”, répond Bilal, je ne comprends pas. La question est reposée dans un anglais de fortune. “Kurdistan? Mais tu es plus blanc que moi! Comment peux-tu être Kurde?” demande un carabinier très bronzé. Bilal tient les yeux baissés sur ses godasses usées et écoute la voix qui dit “Un Kurde qui parle anglais. Ouais, c’est ça. Ce serait pas plutôt un journaliste de la CNN qui cherche à s’infiltrer ici?” “Ah, ou même un journaliste italien, peut-être?” “Mais non, les Italiens ne font pas des trucs comme ça,” reprend la première voix. Passage dangereux. “Bilal you must tell ze verity”, hurle un carabinier, tu dois dire la vérité. “Ze verity, understand? Sinon, bam bam,” et il mime les baffes. Verity? En anglais, la vérité se dit truth. Est-ce une erreur ou un piège? “Viens, Bilal,” appelle le garçon de la Misericordia. Il traîne un matelas de caoutchouc mousse pris sur une pile. Il l’installe dans le couloir, entre une file de chiottes relativement propres et la porte d’un autre cabinet dégueulasse. Puis, il le recouvre avec un drap en papier. “Cette nuit, on le fera dormir ici,” dit le jeune homme aux carabiniers. Un autre immigré ronfle dans sa couverture, emballé comme une momie. Et à travers une porte à demi fermée on aperçoit les silhouettes de dizaines de femmes couchées sur le sol, et aussi d’un enfant. Quand Bilal revient du cabinet, suivi en permanence par un carabinier, il retrouve sa place occupée. Plus de 200 mouches ont estimé que ce drap blanc et frais était fait pour elles. Mais ce sont des mouches éduquées. Lorsque Bilal arrive, elle se lèvent et se reposent sur lui une fois couché. Tenter de les chasser est peine perdue. Du sol monte une forte odeur d’urine. La lumière du plafond ne séteint jamais. Les carabiniers rient et parlent à voix haute toute la nuit. Il est difficile de dormir. Et puis, il y a le problème de la couleur de peau. Il faut inventer une explication crédible avant demain matin. Peut-être que celle-ci conviendra: le papa de Bilal était Kurde, mais sa maman était Bosniaque.

Samedi 24 septembre

L’aube s’annonce avec un froid assourdissant. Dans son demi-sommeil, Bilal entend le bruit d’un aspirateur. Ou peut-être d’une cireuse? Non, le bruit est trop fort. La puanteur résoud le mystère: ce sont des exhalaisons de Gasoil, le carburant des avions. Et ce bruit, c’est l’aéroport tout près. Quand les Airbus manoeuvrent, les moteurs sont orientés exactement vers les fenêtres des pièces où dorment les immigrés. Il fait encore sombre, mais ils sont désormais tous bien éveillés. De la pièce des femmes sortent des jeunes Erythréennes ou Ethiopiennes. D’autres sortent par une seconde porte. Il y a aussi une femme visiblement enceinte. Le compte est vite fait: adolescentes et adultes toutes ensemble doivent être une cinquantaine. En plus de Bilal et de l’autre qui dort dans le couloir. Il n’y a qu’un seul WC, quatre douches et quelques lavabos. Les carabiniers refusent que l’on utilise leurs chiottes à la turque qui sont les seules à sentir l’eau de javel. Pour éviter les questions et les problèmes, Bilal fait semblant de dormir encore. Mais il observe, il écoute. Il y a des carabiniers et des policiers autour de lui qui se demandent s’il est vraiment Kurde. Les jeunes femmes africaines passent leur temps à se faire des tresses. L’une d’elles, qui ne doit pas avoir plus de vingt ans, a les ongles à moitié vernis. La partie supérieure est embellie d’un léger voile nacré, la partie inférieure n’a visiblement plus bénéficié de soin depuis un moment. Peut-être la différence coïncide-t-elle avec le début de son voyage… Dehors, dans le petit vestibule, pendent les chaussures, les pantalons et les chemises des dernières arrivées. Hier soir ont débarqué 161 immigrés, puis 37 autres, et puis Bilal. Il y a un livre du Coran qui sèche sur le sol. “Bilal,” hurle une voix forte. “Toi!” dit un policier. Et de la main, il lui fait comprendre qu’il faut le suivre.

Le bureau des identifications de la police est une grande pièce avec quatre bureaux. Bilal, ils le font asseoir au fond à droite. Devant lui, deux policiers en civil, un ordinateur et un jeune homme au visage de type berbère. C’est un interprète: “Tu parles arabe?” demande-t-il en arabe. “Oui.” “D’où viens-tu?” “Du Kurdistan. Mais je voudrais continuer en anglais, l’arabe n’est pas ma langue, les Arabes ont occupé ma terre,” répond Bilal. Choisir une langue est le premier sur la liste des “Droits des immigrés” écrits sur un papier de la Préfecture d’Agrigente et affichés dans le couloir. A l’interrogatoire se joint une jeune femme que les autres appellent “doctoressa” et qui porte une chemise appropriée du style de l’armée américaine. Elle veut tout savoir. Bilal raconte qu’il veut aller en Allemagne. Il raconte qu’il est resté enfermé dans un container en Turquie, qu’il a été chargé sur un bateau de commerce et puis sur un canot à moteur à quelques kilomètres de la côte italienne. Puis le canot s’est brisé, a coulé et Bilal s’est sauvé à la nage. Ils veulent savoir ce qu’il est écrit sur son gilet de sauvetage. “Il est écrit “Le Bonheur III”. C’est peut-être le nom d’un navire,” explique l’interprète. “Tu sais ce qu’il est écrit?” demande la doctoresse, toujours en anglais. “Si, as Soror, le bonheur: nous sommes tous venus en Europe pour le trouver.” Bilal doit répéter trois fois l’histoire de son voyage. Ils cherchent des contradictions dans ses différentes versions. Ils tentent de le piéger: “Si tu es Kurde, tu parles l’Urdu.” “Non, l’Urdu est une langue du Pakistan.” Puis, ils se fâchent: “Tu ne peux pas venir de Turquie, tu dois être venu de la Libye. Cette inscription en arabe le prouve. Nous allons te renvoyer à Gheddafi,” promet la doctoresse. “Si on le laissait là un moment avant de l’emmener dans la salle de torture?” demande un policier costaud qui vient de rejoindre le groupe. Mais ce n’est peut-être qu’un truc pour voir si Bilal parle italien ou pour lui faire peur. L’interrogatoire prend ensuite un tour plus humain. La doctoresse prend le téléphone et se fâche contre les carabiniers qui l’ont enlevé aux services des premiers secours parce qu’ils n’ont pas fait de procès verbal et que personne ne sait où il a été repêché et qui l’a amené au centre. “Dites à l’adjudant qu’il n’est qu’un con,” conclut-elle. Après l’interrogatoire, il faut prendre les empreintes digitales. Les doigts et la paume des mains sont posés sur la vitre rouge d’un scanner et les empreintes sont automatiquement enregistrées. Dehors, 21 adolescents attendent leur tour. Ils ont entre 15 et 20 ans. En groupe, on dirait une classe de lycéens en ballade. Ils viennent tous de Kerouane, en Tunisie; ils sont tous voisins, ils sont tous partis sur le même bateau. Bilal n’a pas le temps de s’asseoir près d’eux. Un policier lui donne un billet avec un numéro matricule, 001, puis le confie aux carabiniers. Ils le portent devant une grande grille verte encadrée de rouleaux de barbelés. Un autre carabinier ouvre le cadenas, puis défait le verrou et la grille se referme sur Bilal.

Des centaines d’immigrés sont assis sur l’asphalte, par files de dix entre deux baraques préfabriquées et quatre containers. “Aujourd’hui, nous en sommes à 447,” a dit quelqu’un dans le bureau de police. Les carabiniers crient et rient. Sur leur uniforme, ils portent le rouge distinctif d’une section des Brigades Mobiles. “Va dans le fond, allez, allez!”, hurle un des militaires. Bilal va se mettre derrière les autres, à côté d’un bonhomme d’une cinquantaine d’années, petit et maigre, qui porte le t-shirt de Bergkamp, et deux jeunes garçons égyptiens. Deux ruisseaux de liquide violacé sortent d’une porte à droite et glissent entre les pieds de ceux des dernières files. Le liquide pue l’urine et l’excrément. “Assis,” hurle un des carabiniers, “Sit down.” “Mais c’est dégueulasse, ici derrière,” dit un de ses collègues, un jeune type à l’accent napolitain. “L’adjudant a dit de les faire asseoir. Sit down,” crie plus fort le premier. Et de prendre un immigré par les épaules, lui frottant les oreilles avec ses gants de peau. Bilal et les autres s’étaient accroupis sur les chevilles pour ne pas se salir dans le liquide. mais ça ne suffit pas aux carabiniers. Pour éviter les coups, il faut s’asseoir dans le bain. Tout devant, l’interprète berbère et un policier en civil appellent les prochains qui quitteront le camp. Un avion s’apprête à partir pour le Centre de séjour temporaire (CPT) de Bari, ou peut-être pour la Libye. Personne n’explique rien. Le carabinier avec ses gants de peau tente en la frappant de fermer la porte d’où s’échappent les ruisseaux. Puis il se place stratégiquement et, toujours avec ses gants, vient frotter les oreilles de celui qui est appelé par l’interprète. Quand il doit repasser devant lui pour aller prendre ses quelques affaires rangées dans son baraquement, il se prend une nouvelle tournée de frottements qui fait rire aussitôt le carabinier avec ses lunettes et son teint pâle. Ses collègues rient avec lui. Nouveaux frottis sur les oreilles. Pour eux, ce n’est qu’un jeu. L’interprète et le policier font semblant de ne rien voir. Mais dans les rangs, assis par terre, les garçons, les hommes, murmurent de colère. “Sale pute d’Italien, enculé,” souffle le maigrichon habillé en Bergkamp.

Ca ne ressemble en rien à un centre d’accueil. On n’y retrouve même plus le semblant de respect que les policiers du bureau d’identification avaient finalement conservé. Bilal et tous les autres doivent rester assis, jambes repliées, pendant plus d’une heure parce qu’après l’appel, on reste en file pour le repas de midi. Une assiette de plastique avec des pâtes et du thon, une autre avec des morceaux de poissons frits (sans doute) et des légumes sauce aigre-douce, un petit pain, une pomme et une bouteille de deux litres d’eau à partager en deux sans verre. Une occasion pour faire connaissance, mais aussi un risque si quelqu’un a une maldie contagieuse. Bilal n’a pas encore eu de visite médicale. On mange dehors, sous un soleil brûlant, le pain et la pomme posés sur le sol ou sur les murets. L’après-midi, il faut trouver un endroit où se protéger de la chaleur. Les lits superposés sont tous occupés. On dort jusqu’à dix sur les tables de la cantine. Aucun assistant social de la Misericordia n’explique à Bilal ce qu’il doit faire. Derrière la cantine-dortoir, il y a quelques matelas laissés par ceux qui viennent de partir. Si on regarde un peu mieux, on s’aperçoit qu’ils sont plein d’insectes minuscules, peut-être des puces. Et Bilal n’a pas conservé ses draps en papier pour se protéger un peu, parce qu’un policier lui avait dit de les laisser dehors et que les gens de la Misericordia les lui rendrait une fois derrière les grilles. Mais ce n’était pas vrai. Bilal s’effondre endormi sous le soleil, se protégeant la tête avec la serviette éponge qu’on lu a donné en guise de couverture. Un Egyptien le réveille: “He! ashara-ashara.” Ashara? En arabe, ça signifie dix. “Ashara-ashara,” hurlent des carabiniers entrés dans le camp avec des matraques Tonfa au ceinturon. Il faut retourner s’asseoir dans les ruisseaux de pisse. En rang par dix, “ashara, ashara.” Il va y avoir un autre transfert. Cette fois, l’avion d’Alitalia part pour Crotone. On appelle le passeur égyptien de Rosetta qui a conduit le canot des 161 personnes arrivées la veille au soir. Le teint clair, les cheveux noirs abondants. Dans sa saccoche, on a trouvé (et laissé) cinq mille euros en liquide: le prix de son travail. “Celui-là, c’est la troisième fois qu’il se retrouve à Lampedusa, cette année,” note un sous-officier des carabiniers. Quelqu’un devrait pouvoir expliquer comment il se fait qu’il ne reste pas plus de 24 heures à Lampedusa cette fois.

Avant le soir, le bureau des identifications découvre que les empreintes de Bilal correspondent à celles d’un autre immigré: Roman Ladu, né à Bucharest le 29 décembre 1970. C’est le nom que j’ai utilisé en 2000 pour entrer dans le CPT de la Via Corelli à Milan, qui a dû fermer ensuite à cause des conditions précaires de détention. L’ordinateur, cependant, ne signale pas aux policiers que Roman Ladu est en réalité un journaliste. Et peut-être pas non plus que le journaliste, alias Roman Ladu, a été jugé et condamné à 20 jours de prison à cause de cette enquête. Ainsi Bilal, véritable repris de justice, poursuit-il son séjour. “Tu es Roumain et tu parles italien,” persiste un inspecteur en civil. Un de ses collègues s’approche et demande “Ce face?”, Comment vas-tu en roumain. Puis, il murmure à l’oreille de Bilal: “Pizda, pizda, pizda, pizda, pizda, pizda…” Une manière peu élégante utilisée en Roumanie et ailleurs pour appeler l’appareil génital féminin. Le regard de Bilal reste fixé dans le vide. Ils réessaient de le coincer avec un interprète marocain qui conclut à la fin: “Je ne crois pas qu’il soit Roumain. Il parle l’arabe, mais il continue à demander que l’interrogatoire se fasse en anglais.”

Dimanche 25 septembre

Bilal a décidé d’aller aux toilettes de nuit. Les toilettes sont une expérience inoubliable. Le préfariqué qui les abrite est divisé en deux sections. Dans l’une, huit douches avec des décharges bouchées, quarante lavabos. Et huit chiottes à la turque dont trois qui débordent jusqu’au bord d’une pâte crémeuse: la source de nos deux ruisseaux. L’autre section possède cinq WC dont deux sans chasse d’eau, cinq douches et huit éviers. Des robinets sort une eau salée. Il n’y a pas de porte, ni d’électricité, ni d’intimité. Tout se fait devant les autres. Chacun se débrouille comme il peut avec son essuie-main. Il n’y a pas non plus de papier de toilette, il faut utiliser les mains. Et puis, il vaut mieux y aller la nuit, parce que de jour le niveau des eaux sur le sol est plus haut que l’épaisseur des savates et les pieds y baignent. Se laver les pieds dans les lavabos avant de sortir était aussi un problème: à peine en a-t-on ôté les pieds, que les savates commencent à flotter et à suivre le courant. Pourtant, le 15 septembre, le membre du parti de la Ligue du Nord, Mario Borghezio, guidant une délégation d’europarlementaires, a dit que le centre de Lampedusa était un hôtel cinq étoiles et qu’il y habiterait volontiers. Ce jour-là, le ministère de l’Intérieur n’y avait laissé que 11 détenus et la même semaine les trafiquants avaient dévié la route de leurs canots jusqu’en Sicile. Qui sait, peut-être dans l’appartement de Borghezio est-il normal que le sol soit couvert des relents des toilettes. Mais la plus grande partie des immigrés enfermés ici viennent de maisons propres dans lesquelles on se déplace principalement pieds nus.

Le petit déjeûner est composé d’un verre de lait froid, de deux croissants et de la bouteille d’eau à partager en deux. A l’ashara-ashara du matin, les carabiniers s’aperçoivent qu’il manque cinq personnes. Mais après un rapide conciliabule, ils décident de ne pas le signaler. Impossible de savoir qui s’est échappé, parce qu’ils ne font pas l’appel: les détenus sont seulement comptés. A mi-hauteur de la clôture qui nous sépare de l’aéroport, juste derrière un des poteaux qui supportent les caméras à circuit fermé, le fil barbelé a été coupé. Et sur le poteau sont restés accrochés deux noeuds coulants d’étoffe blanche, probablement attachés là pour faciliter la prise de celui qui s’est faufilé au-dessus de la barrière. Les carabiniers comptent une seconde fois et nous font rasseoir tous sous le soleil. On reste ainsi pendant des heures parce qu’il y a un autre transfert. Ils font partir tous les Erythréens et les Ethiopiens arrivés le lundi 19. Parmi eux, toute une famille de frères et de cousins, les Abraham. Ils se sont échappés de l’Erythrée pour ne pas être envoyés au front, et veulent continuer à étudier en Europe. L’un d’eux, Youssef, est un jeune espoir de l’athlétisme: il a continué à s’entraîner dans le centre, tous les matins vers six heures. Il y a beaucop de mineurs, enfermés depuis une semaine avec les adutes. Un carabinier leur montre un gros gsm et certains se couvrent les yeux avec leurs mains. Bilal ne sait pas pourquoi. Ahmed Ibrahim a une infection intestinale depuis plusieurs jours. Il demande à aller aux toilettes et après quelques minutes les carabiniers lui donnent l’autorisation la permission de se lever. Il reste assez longtemps aux toilettes. “Mais il est revenu, celui qui est parti aux toilettes?” demande un des militaires. “Eh, non, il n’est pas revenu. Je vais faire un petit tour maintenant.” D’autres demandent ensuite pour aller aux toilettes, mais les carabiniers ne donnent plus la permission d’y aller. Après presqu’une demi-heure, Ahmed Ibrahim réapparaît en sueur et épuisé. “Toi,” lui hurle le carabinier qui jouait avec son gsm, “Tu n’es qu’un salaud.” Ahmed le regarde, effrayé. “Tu es un salaud. Va t’asseoir et ne te lève plus.” Ses collègues s’esclaffent. Finalement, ils sont 150 à partir, peut-être pour le Centre de Caltanissetta. On se relève et on se rassied aussitôt après pour l’ashara-ashara du repas de midi. Bilal est désormais dans la troisième file. Une autre attente, longue, assis ou accroupis. S’approche le carabinier au gros gsm. C’est le moins costaud des trois carabiniers. Il a les cheveux noirs soignés, un naevus bien visible sur la joue droite, un bracelet en argent et un en cuir avec une médaille dorée sur le poignet droit, et une montre avec bracelet en peau au poignet gauche. Après avoir fait entendre un peu de musique techno, il enfonce une autre touche et le gsm commence à haleter. Il se baisse et montre l’écran aux mineurs assis à côté de Bilal. Ce sont des images de film porno déchargées sans doute sur internet. Le carabinier se relève et sourit: “Et après, shampoing,” annonce-t-il aux mineurs mimant le geste de la masturbation. Les jeunes gens rient. Puis, il se baisse de nouveau près la première file, se promène tout le long en intimant à tous de regarder dans sa direction. Un homme d’une trentaine d’années se couvre les yeux avec les mains. C’est celui qui la veille au soir guidait la prière sur le marche-pied servant de mosquée. C’est un musulman pratiquant et il ne veut pas regarder. Le carabinier au naevus lui enlève les mains des yeux: “Mais regarde donc, que tu apprennes quelque chose,” dit-il lui fourrant l’écran devant le nez. Le jeune homme se tourne, regarde Bilal avec des grands yeux lumineux. Un carabinier plaisante derrière son dos avec son collègue: “Mais laisse tomber, tu vois bien que c’est un pédé.”

Arrive le sous-officier commandant le camp, un caporal-chef qui se balade dans ses temps libres avec un bandana, une chemise longue et un pantalon qui va jusqu’aux mollets. Et les problèmes ne sont pas finis. Le caporal-chef veut se faire faire une photo devant les détenus. Il crie “Italie!” et tous doivent lever le pouce droit et répondre “Un”. “En avant,” dit un autre carabinier, “Celui qui ne répond pas “un” ne mange pas.” Bilal ne répond pas et ne lève pas non plus le bras. Le carabinier le voit. Bilal le fixe droit dans les yeux et le carabinier laisse tomber.

Peu après, la police ramène Bilal dans le bureau. Mais ce n’est pas pour un interrogatoire. Deux inspecteurs, gentils et respectueux, lui font endosser le gilet de sauvetage qu’ils avaient gardé la nuit de son débarquement. Ils veulent simplement faire une photo souvenir avec lui. L’un se met à droite, l’autre à gauche. “Bilal, smile,” Souris. A partir de ce moment, plus personne ne s’occupera plus de l’identité de l’étrange immigré kurde. Une journée passe. Sur une cour de caillous pointus, on joue au football. Tous les joueurs n’ont pas de chaussures. La moitié des joueurs, ainsi, porteront une chaussure droite, les autres une gauche, et les gardiens de but restent pieds nus. Peu avant le repas de midi, retombe le silence, sans prévenir. Un autocar et une ambulance déchargent 21 immigrés noirs. Ils sont épuisés, affamés, desséchés et brûlés par le soleil. Ils passent devant la grille et devant les regards des détenus fixés sur leur souffrance. Ils sont photographiés, enregistrés, dépouillés et fouillés. Ils reçoivent un thé chaud, un croissant, un essuie-main et, ceux qui ont les vêtements usés, un uniforme. Ils ne peuvent pas rester debout. Mais après une demi-heure, la grille s’ouvre et, par groupes de six, ils sont envoyés dans notre prison. Ils ne savent pas où aller et chancellent. Deux d’entre eux n’ont pas de chaussures et, quand ils voient les cabinets, reviennent vers la porte pour en demander. Cherriere, un Franco-arabe suspecté d’être l’un des plus importants passeurs de la Méditerranée, parvient à imposer aux carabiniers de servir les derniers arrivés avant les autres. Cherriere est un véritable médiateur culturel: les carabiniers et la police l’appellent souvent pour se faire aider en arabe ou pour dissiper les tensions. Le médecin a envoyé derrière nos grilles un homme atteint par la gale. Il ne parvient pas à s’asseoir sur ses plaies, mais les militaires insistent pour qu’il s’asseye comme les autres. Le dernier entré doit avoir une insolation parce qu’il continue à dodeliner. Les carabiniers le font aller d’avant en arrière trois fois. “Depuis quand n’a-t-il plus bu, celui-là,” rit un militaire. Bilal et Cherriere obtiennent qu’il soit mis dans la première file avec ses compagnons de voyage. Puis un carabinier parle de Bilal, certain que ce dernier ne le comprend pas: “Celui-là ferait mieux d’apprendre à s’occuper de ses couilles.” Mais pour les godasses, rien à faire. “Les chaussures, nous les avons données à tout le monde, dites à ces deux-là qu’ils ne doivent pas se casser le cul,” grogne le chef de service de la Misericordia, un homme aux cheveux blancs, très différent d’Angelo, d’Andrea ou du cuisinier, des jeunes gens toujours disponibles même s’ils travaillent ferme toute la journée. Et les deux restent nus pieds. Après le repas, les derniers arrivés regardent la route entre la Libye et Lampedusa tracée sur le préfabriqué à l’entrée: “Nous ne pouvions plus nous orienter et nous sommes restés en mer pendant sept jours. Ma femme disait: we gonna die, nous allons mourir. Mais je lui disais: non, Dieu nous emmènera jusqu’en Europe.” Ils sont presque tous chrétiens. avant d’aller dormir, ils entonnent un gospel de remerciement dans l’ombre d’une chambrée. Impossible de retenir ses larmes…

Lundi 26 septembre.

Bilal a finalement trouvé un lit où dormir. Même matelas de caoutchouc et même couverture utilisée par qui sait combien de personnes, dans une pièce avec les passeurs égyptiens et quelques-uns de leurs passagers. Mais la nuit s’achève rapidement. Des lamentations réveillent la chambrée. On se lève en nombre et on va voir qui va mal. Ca vient peut-être de la première chambrée. Mais en s’approchant, les lamentations s’avèrent en fait un chant joué faux: “Mais combien de temps encore. Je t’entends à l’intérieur de moi. Combien de temps encore…” Ca vient de l’autre côté de la grille: les carabiniers font un karaoke avec l’ordinateur portable de la police. Il est quatre heures et demi du matin. C’est le même type qui hier montrait les scènes porno sur son téléphone. Il y a aussi le caporal-chef. On les voit de dos et ils ne se retournent pas. On retourne se coucher. Mais on ne réussit plus à s’endormir, parce qu’il y a un airbus de la Windjet qui tourne et tourne à basse altitude au-dessus de l’aéroport. La tour de contrôle est éteinte et les pilotes attendent que quelqu’un se réveille pour leur permettre d’atterrir.

Juste après le déjeûner, Bilal doit résoudre un probème grave: faire savoir à ses proches et à la rédaction qu’il est enfermé dans le centre. Après quatre jours de silence, il y a de quoi s’inquiéter. La possibilité de contacter la famille se trouve en deuxième ligne parmi les droits des immigrés d’après l’avis que la Préfecture d’Agrigente a fait afficher dans les chambres et dans les toilettes. Mais chaque fois que Bilal ou un autre demandent pour recevoir ou acheter une carte téléphonique, le chef de service de la Misericordia répond: “Pas moi, le directeur.” Ou “Bukara, demain.” Ou: “Ne m’emmerde pas.” C’est pour cela que certains des passeurs enfermés depuis une semaine font des affaires en or en revendant à 20 euros des cartes qui en valent trois. Mais vu que personne ne peut sortir, qui les leur passe dans la prison? Bilal doit absolument téléphoner et ses tentatives pour le faire avec un fil de fer dans l’appareil ne fonctionne pas. Une idée: le 118 (les urgences en Italie) est gratuit. “J’ai besoin d’aide, je suis enfermé dans un centre pour immigrés et ils ne nous laissent pas téléphoner,” dit Bilal en français. “Je dois avertir ma famille, s’il vous plaît. Je vous donne un numéro de téléphone italien. Appelez et dites que Bilal est vivant. Ca ne vous coûte même pas un euro.” Ce n’est pas une blague: des centaines de pères et de fils ont ici le même besoin de téléphoner. Mais personne n’est prêt à leur faire cette faveur. Bilal réessaie en faisant au hasard l’un ou l’autre numéro vert. A la réception de la “Madre segreta della Provincia di Milano”, notamment. C’est une association de centre-gauche. Ils seront peut-être plus sensibles aux droits des immigrés. Mais non, après une demi-heure d’insistance en anglais, la fille au téléphone invente pour se défendre une belle excuse: “Je ne peux pas, la loi sur le terrorisme m’interdit de faire ce type de démarche.” Personne ne se soucie des angoisses des immigrés enfermés dans ces prisons.

Le soir, après le repas, on se prépare à une nouvelle nuit d’enfer. A Lampedusa est encore arrivée un canot à la dérive avec à son bord 350 étrangers. Les policiers du bureau d’identification et les employés de la Misericordia retournent au travail. Les carabiniers aussi sont prêts à reprendre les fouilles. Mais ce soir c’est le tour d’une équipe de personnes bienveillantes. Elle est commandée par un brigadier qui donne les ordres avec un accent napolitain. C’est un homme aux cheveux gris, légèrement chauve. Chaque fois que c’était son tour, aucun des hommes n’a crié ou insulté un immigré. Et quand arrivent les premiers passagers du canot, les carabiniers se font comprendre par gestes, sans hurler.

Mardi 27 septembre

Journée humide. Nombreux sont les détenus à avoir la peau du front et des mains pleines de piqûres. Les plus grandes sont des moustiques, les plus petites sans doutes des puces. Bilal, chaque fois qu’il cherche à traverser indemne les toilettes, pense à la maison du député Borghezio. C’est une journée d’attente. Les transferts annoncés hier sont reportés parce que la police doit d’abord identifier les derniers arrivés. C’est le seul jour où seront nettoyées les chambres. Un des employés de la Misericordia utilise la même brosse dont il s’est servi pour les eaux stagnantes des toilettes. On a aussi apporté un aspirateur. Mais les saletés au lieu d’être aspirées sont éparpillées partout autour des chiottes à la Turque. Dans la nourriture aussi il y a quelque chose qui ne va pas. Samedi soir, et d’autres fois encore, la petite pièce de viande qu’on a reçue était faite, non pas de viande, mais de chapelure, de farine et peut-être d’oeuf. A tel point qu’on pouvait la couper avec une cuillère en plastique. Ca veut dire que, à Lampedusa, quelqu’un vend de la chapelure au prix de la viande. Bilal et les autres, eux, sont privés non seulement de liberté mais aussi de protéine.

Mercredi 28 septembre

L’ashara-ashara de midi est une parade fasciste. Ce sont les mêmes carabiniers qui, samedi, ont fait s’asseoir Bilal dans les ruisseaux des toilettes. Dans le camp, il y a désormais 600 immigrés. Ils sont tous assis par terre, en attendant le repas. Un carabinier se met devant la porte et imite le Duce. Un brigadier, qui ressemble un peu à Mussolini, met les mains aux hanches et fléchit les genoux (attitude typique du dictateur italien). Puis, il salue ses collègues le bras droit tendu. “Non,” l’encourage l’un d’eux. “Ca, c’est le salut nazi. Le salut fasciste, c’est comme ça. A l’italienne!… La prochaine fois, on leur apprendra comment la faire, la Faccetta nera?” (Littéralement: la frimousse noire, chant de légionnaires mussoliniens) Le brigadier est un des plus respectueux avec les immigrés du camp. Hier après-midi, Bilal l’a vu porter un malade dans ses bras, de l’infirmerie à son lit. Mais pendant la nuit, ces hommes montrent de quel bois ils sont faits. Les détenus sont en train de dormir. Bilal est caché derrière la grille. Il écoute et observe. La nuit est de nouveau très difficile. Les policiers ont travaillé tard dans la soirée sur les interrogatoires de ceux qui sont arrivés lundi. Et il y a 180 nouveau arrivants à enregistrer, fouiller et dispatcher. Assis sur un muret, deux petites jumelles, le papa et la maman. Les carabiniers avec des masques de chirurgiens et des gants en plastique commencent à contrôler poches et sacs. Un collègue en civil les aide, peut-être en dehors de son service, rouflaquettes soignées, cheveux noirs gominés, un t-shirt avec quelque chose d’écrit dessus. “Mets-toi tout nu,” dit-il à un jeune homme en maillot de corps, tremblant de peur et de froid. Et qui ne comprend pas et reste immobile une bonne minute. “What is the problem,” hurle le carabinier qui lui flanque une gifle. L’immigré, pâle et maigre comme un squelette, tremble. Une autre gifle sur la tête. Toutes les personnes qui sont nues devant les carabiniers à ce moment se prennent des baffes. Pendant une demi-heure, ces types parlent de “faire le couloir”, et dans le jargon militaire, ça ne veut pas dire un espace qui relie deux pièces. Ce que c’est, on l’apprend juste après: une file de six étrangers à emmener derrière les grilles passe au milieu d’eux et chacun se prend sa ration de gifles. Quatre carabiniers leur mettent quatre gifles sur la tête. Apparaît finalement le brigadier qui imitait Mussolini à midi. Mais il ne réprouve rien de la manoeuvre. “Il te pose des problèmes, celui-là?” demande-t-il au collègue en civil. Et il frappe l’immigré tout maigre d’un poing sur le sternum. Ce dernier ne comprend toujours pas ce qu’il a fait de mal et il reste immobile avec son maillot de corps. Passe une autre série de six immigrés -et un autre “couloir”. Cette fois les accompagne un employé de la Misericordia. Un avec un bouc et une petite cicatrice près du nez, qui un soir où un jeune homme a appelé les musulmans à la prière s’est mis à aboyer chaque fois qu’il entendait “Allah akbar”. Peut-être les arrêtera-t-il? Au contraire, il regarde et rit avec eux. Le brigadier se met devant la file des immigrés. Il fait le pas de l’oie et fait semblant de porter une lance. “En avant, marche.” Seul un carabinier napolitain ne participe pas au jeu. Les gifles résonnent dans l’air pendant une demi-heure. Et finalement, une fonctionnaire de police s’en aperçoit. C’est une jeune femme blonde, pas très grande, qui dans la journée rassemble ses cheveux dans un bandeau. “Adjudant,” dit-elle nerveusement, “Allez voir un peu ce que font vos hommes parce que je trouve que leurs mains se baladent un peu trop.” L’adjudant tourne le coin et rejoint les autres carabiniers. “Olà, les gars, faites attention,” leur dit-il. Et ils se mettent à rire tous ensemble. Les derniers immigrés sont emmenés derrière les grillages à la fin de la nuit, ils s’endorment à même l’asphalte parce qu’il n’y a plus de lit. Et les carabiniers se font une grillade dans la cour d’entrée.

Jeudi 29 septembre

Bilal passe toute la journée à essayer de convaincre un groupe de musulmans fervents qu’il n’a pas l’intention de prier avec eux. A six heures du soir, avant l’ashara-ashara du repas, une voix féminine le ragaillardit. “El Habib Ibrahim Bilal. Demain matin, à huit heures, présente-toi à la grille, tu vas être transféré,” dit l’interprète marocain en arabe. “Quelle destination?” “Agrigente”. “Bilal s’en va,” dit Cherriere. Et devant Bilal se forme une queue de prisonniers de la prison qui veulent le saluer. Rachid, 31 ans, Marocain, débarqué la veille au soir, lui explique comment ça marche: “Ils te donnent un avis d’expulsion (foglio di via: litt. feuille de route). Tu le gardes avec toi pendant cinq jours, ce qui te permet d’aller où tu veux aller. Puis tu le jettes. Moi, je ferai comme ça, j’irai à Padoue où un cousin m’attend avec un travail. Il n’y a pas d’autre moyen pour entrer en Italie.” Le soir débarquent encore 350 immigrés. Mais c’est le tour du brigadier bienveillant et personne ne se fait frapper. A peine à l’intérieur de la prison, John, 27 ans, venu du Togo, et quelques-uns de ses compagnons de voyage demandent où on peut manger. Mais la Misericordia fait savoir que le premier repas ne sera servi que le lendemain matin. “We are starving, nous ne mangeons pas depuis sept jours,” dit John en tremblant. “Quand nous avons débarqué, nous avons trouvé un magasin et nous avons voulu acheter quelque chose, mais la police nous a dit que nous ne pouvions pas et qu’ici nous mangerions. Nous avons de l’argent. Si nous étions libres, pourquoi ne pouvions-nous pas acheter à manger?” Bilal voit passer le médecin, l’appelle et lui explique la situation. “J’apporte quelques petits pains,” dit-il, mais il s’en va et ne rapporte rien. John et les autres vont dormir sur un marche-pied parce qu’il n’y a plus de matelas non plus. Un fonctionnaire en civil renverse une cannette de coca sur les immigrés à travers les barreaux. “Pourquoi fait-il cela?” crie Teemer, 26 ans, Palestinien. “Nous sommes des clandestins, mais nous ne sommes pas des animaux.” Le fonctionnaire s’excuse. Les chambres sont remplies de gens jusque sous les lits. La radio fonctionne à plein volume dans la cuisine et chante ce que des centaines d’enfants pensent peut-être tous les jours au sujet de leurs papas enfermés ici: “How I wish, how i wish you were here”, comme je voudrais que tu sois là. Bilal va dormir dans une ambiance de fin du monde.

Vendredi 30 septembre

Quand il revient de sa douche nocturne, Bilal trouve son lit occupé par deux autres personnes. Ce sont ses dernières heures dans la prison, alors il décide qu’il peut tout aussi bien rester debout. Le ciel est illuminé par les lampes et les éclairs. L’orage dure peu de temps mais la pluie réveille les centaines de personnes qui s’étaient endormies en plein air. Devant la porte grillagée, on enregistre un nouveau débarquement. Et les carabiniers s’amusent de nouveau à frapper les jeunes gens qu’ils fouillent. Les premiers sont deux hommes qui ne s’étaient pas mis au garde à vous. Il y en a un qu’on appelle Maradona. Les gifles volent et Maradona se prend aussi un coup de pied. Ils ne s’arrêtent que quand passe le lieutenant en civil, un jeune homme avec un bouc. Puis, ils donnent des gifles à un gamin d’une vingtaine d’années qui ne comprend pas ce qu’ils veulent. Et deux autres qui au “sit-down” ne se sont pas assis parce qu’ils ne parlent qu’arabe et français. Il faut faire quelque chose pour les arrêter. Bilal leur crie en anglais: “Pourquoi frappez-vous les gens? Pourquoi?” Un carabinier shoote dans la grille derrière laquelle Bilal se trouve, cherchant à l’atteindre. Bilal est appelé hors des grilles. S’ensuit un face à face tendu, les yeux de Bilal dans ceux d’un carabinier aux cheveux poivre et sel et portant un masque pour se cacher. Mais au moins s’arrêtent-ils de frapper. Quand le soleil est haut dans le ciel, il y a plus de 1250 personnes derrière les grilles. “Celui-là, c’est le Professeur,” dit un carabinier à ses collègues au sujet de Bilal. “Vous avez vu ce qu’il a fait? Un jour, on va le sortir de là et lui faire passer le goût du pain.” Mais cinq minutes après, la police l’appelle dehors. Bilal est amené près de la sortie, où l’attend le groupe des transferts. Neuf adultes et 35 mineurs. La Misericordia distribue un t-shirt blanc à tous et des chaussures à trois qui n’en avaient pas. Mais on ne rend pas leur argent aux jeunes gens qui l’avait déposé au secrétariat. Les carabiniers les ont accompagné jusqu’à la sortie sans leur dire qu’ils vont être transférés de Lampedusa. “Non, aujourd’hui ce n’est pas possible. Il n’y a personne au bureau qui puisse vous rendre cet argent,” explique un jeune de la Misericordia. Bilal insiste en anglais: “Ce sont des centaines d’euros, c’est important pour eux qu’ils récupèrent cet argent.” Un carabinier répond non avec le doigt et étend les mains.

On part sans l’argent. Les derniers touristes de la saison assistent à l’embarquement d’une file d’immigrés sous escorte… Chacun porte un sachet avec deux sandwiches et une bouteille d’eau. On va voyager jusqu’au soir dans la salle de séjour du bateau, surveillés par un brigadier et deux carabiniers très polis. Youssef, 16 ans, est certain qu’ils seront expulsés vers la Libye et il se met à prier vers la proue, persuadé qu’il s’agit de la direction du Sud-Est. Mais quand à l’horizon apparaît les montagnes siciliennes, tous les autres se collent aux fenêtres et rient: “Jebel Scisciglia.” A Porto Empedocle, tous les 45 sont embarqués dans un autobus de la compagnie Cuffaro, escorté par la police. La caravane s’arrête enfin au commissariat d’Agrigente. Bilal et les huit adultes sont séparés des mineurs. Les adolescents seront pris en charge jusqu’à ce qu’ils soient remis à des parents déjà installés en Italie. Les autres reçoivent trois feuilles, un sachet avec deux sandwiches et une bouteille d’eau. Puis ils sont embarqués dans un fourgon qui part à toute allure. “Bilal, j’ai peur. Je crois qu’ils nous amènent en Libye,” dit Abdrazak, 18 ans, Marocain, qui veut rejoindre son oncle en Catanie. Mais on s’arrête finalement à la gare. Le train pour Palerme, cependant, est déjà parti: “Merde alors, d’habitude il ne part jamais à l’heure,” se fâche un inspecteur. Nouvelle course en voiture, fourgon et sirène, jusqu’à Aragona, la gare suivante. Et cette fois le train n’est pas encore passé. “Les gars, écoutez-moi,” explique un fonctionnaire en anglais. “Vous avez cinq jours pour quitter l’Italie. Vous êtes libres.” Bilal aussi est libre, malgré son alter ego roumain et ses précédents judiciaires. Les autres, quand ils comprennent, exultent. L’un d’eux se pend au cou de l’inspecteur qui sourit mais ne se laisse pas embrasser. Tous, sauf un, ont soit un travail, soit un parent qui les attend, à Milan, à Turin, à Naples ou en Catanie. Le dernier obstacle, c’est l’employé de la billeterie, le matin suivant, à la station de Palerme. Il est convaincu d’avoir devant lui des immigrés qui ne parlent pas italien et les insulte copieusement. Un navetteur venu l’aider n’est pas mieux traité: “De quoi vous mêlez-vous? Vous croyez qu’ils ne comprennent pas?” Bilal explose et parle (en dialecte): “Mais si vous ne comprenez même pas l’italien, vous le faites ou pas ce putain de billet?” L’employé, surpris, se met subitement au travail. “C’était quoi comme langue, Bilal?” demande Abdrazak en français. “Du kurde?”

(suite dans le numéro du 20 octobre)

Quelques informations de plus…

“Si tu vas à Crotone, tu peux te faire la belle pour 150 euros. A Bari, tu peux t’échapper du centre de détention pendant la nuit, en sautant la grille et en suivant les sentiers. A Caltanissetta et à Trapani, non; s’ils t’enferment là, tu n’en sortiras que quand la police l’aura décidé.” Il dit qu’il s’appelle Ahmed, 26 ans, Egyptien du Delta du Nil; il est enfermé depuis quelques semaines dans le centre de Lampedusa et fait le métier de passeur. Il espère être transféré dans le centre pour immigrés de Crotone: “Parce qu’il est plus facile d’en sortir. C’est pour cela que certains d’entre nous voyagent avec un téléphone satellitaire: quand ils s’approchent de Lampedusa, ils appellent quelqu’un de Crotone et disent sous quel nom ils se présenteront à la police.” -Tu veux dire qu’il est possible de déterminer ta destination? “Non, si les gars de Lampedusa se doutent que tu veux aller à Crotone, ils t’enverront ailleurs. Mais il arrive que certains arrivent à aller plus facilement à Crotone que d’autres. Le groupe de référence, c’est des Soudanais. Une fois libres, nous nous rendons à Rome, nous faisons un duplicata du passeport et nous rentrons en Egypte. Après un peu de repos, nous retournons en Libye légalement et on est prêts à reprendre un nouveau chargement. On se fait 5.000 euros par voyage, ou 6.000 dollars. Certains policiers libyens demandent en revanche entre 5.000 et 20.000 euros pour laisser partir le bateau. Ca dépend du nombre de passagers.” Les arrivées en masse des derniers jours ont signé la fin de l’accord entre Silvio Berlusconi et le colonel Khadafi. Le canot qui est arrivé à Lampedusa avec près de 350 immigrés à bord le 26 septembre est directement venu de Tunisie: “Ils nous ont cueillis en Libye et nous ont amenés derrière la frontière,” racontent les passagers.
(F.G.)

Les droits de l’Homme selon le Viminal (ministère de l’Intérieur italien)

En sept jours de réclusion dans le centre pour immigrés de Lampedusa, la détention de Bilal Ibrahim el Habib n’a été visée par aucune instance judiciaire: pourtant, aucun citoyen ne peut normalement être privé de liberté sans la décision d’un magistrat plus de 48 heures. Les immigrés relâchés le soir du vendredi 30 septembre ont reçu l’ordre de quitter l’Italie dans les cinq jours, sur ordre signé par le commissaire d’Agrigente, ainsi qu’un décret d’expulsion avec accompagnement à la frontière. En réalité, ce n’est qu’une formalité parce que personne n’est réellement raccompagné à la frontière. Mais surtout il n’est repris dans aucun document le fait que vous ayez été détenu pendant sept jours ou plus dans un centre de détention pour immigrés. La préfecture, par contre, a payé aux neuf étrangers le billet de chemin de fer qui va d’Agrigente à Palerme. Le ministère de l’Intérieur a récemment confirmé à la Commission Européenne et à la Cour Européenne des Droits de l’Homme le respect de la dignité humaine dans lequel se font les procédures d’identification des étrangers: en particulier, par l’utilisation de scanners qui ne salissent pas les doigts pour prendre les empreintes. Le Viminal a également assuré à l’UE que chaque détenu étranger au centre de Lampedusa bénéficiait d’une audience de validation par un juge de paix. Dans les cas de Bilal Ibrahim el Habib et des étrangers détenus entre le 24 et le 30 septembre dans la prison du centre pour immigrés sur l’île de Lampedusa, cette affirmation est fausse.
(F.G.)

Lexique utilisé par les autorités de Lampedusa

Maifriend: de l’anglais my friend, mon ami. C’est l’expression la plus courante qu’utilisent carabiniers, policiers et assistants pour s’adresser aux immigrés enfermés dans la prison de Lampedusa quand ils parlent à un individu seul. Au pluriel, les carabiniers utilisent l’expression “cornuti” qui littéralement signifie “cocus”.

ashara-ashara: de l’arabe ashara, dix. C’est l’appel pour le rassemblement puisqu’on s’y assied par rangées de dix sur l’asphalte. C’est aussi l’indication donnée le soir pour la distribution de cigarettes: dix par tête, un paquet pour deux détenus.

fisa-fisa: de l’arabe, c’est l’ordre donné aux immigrés pour se dépêcher de se bouger ou de faire quelque chose rapidement. On utilise également “visa-visa”.

Mangeria: C’est l’heure des repas (déjeûner, repas de midi ou repas du soir). Les Egyptiens l’appelle également mangheria ou mangaria.

Asciugamano: (litt. essuie-main) dans la prison de Lampedusa, ça a beaucoup plus de significations et de fonctions qu’à l’extérieur. C’est le terme donné à la couverture, à l’oreiller, au parasol, aux pantalons, à l’unité de wc, au turban, au mouchoir, à la natte pour s’étendre et il sert aussi à se protéger les yeux de la lumière pour parvenir à dormir la nuit.

kulukulu: dérivé de l’arabe, se rapporte à tout ce qui concerne la nourriture.

(F.G.)

(traduction de l’italien par thitho)