La réforme et les formes

Puisque les grands gagnants des élections (en Belgique) sont les “Réformateurs”, je vous propose d’analyser un article de l’Observateur OCDE1 intitulé: “Le chemin sinueux de la réforme structurelle.

L’économie mondiale semble être entrée dans une phase de rééquilibrage : l’Europe présente les signes d’une croissance plus solide tandis que l’économie américaine ralentit. Le moment semble donc idéal pour procéder à des réformes, et plusieurs pays de l’OCDE vont effectivement dans ce sens. Tous les pays doivent en permanence s’ajuster au contexte mondial, mais pour certains, les réformes sont particulièrement nécessaires. Le chemin sera difficile, mais les dirigeants peuvent s’inspirer de certaines expériences pour éviter quelques cahots.

Autrement dit, pas moyen d’échapper a la mondialisation. Ca va faire mal, mais on peut s’inspirer des voisins pour faire avaler la pilule à ceux qui ralent…

Ces deux dernières décennies, les pays de l’OCDE ont considérablement progressé dans la voie des réformes structurelles, de la réduction des obstacles au commerce international aux investissements directs étrangers, en passant par la libéralisation des marchés financiers.

Ce n’est qu’un début, continuons le combat les réformes…

Cependant, les réformes ont avancé sur le front des marchés de produits, mais moins sur celui du travail.

C’est à dire que pour le moment, comme le dit Nicolas Sarkozy, “l’homme n’est pas une marchandise comme les autres”; du moins, pas encore, mais il faut avoir un peu de patience, on finira bien par y arriver…

Certains pays comme l’Allemagne, la France et le Japon ont réduit les charges patronales sur le travail peu qualifié et introduit des contrats de travail temporaire plus souples pour stimuler l’emploi et améliorer la compétitivité. Toutefois, l’efficacité de ces réformes a souvent été affaiblie par d’autres dispositions, comme des règles d’embauche et de licenciement trop strictes pour les contrats permanents. Le résultat en a été un marché du travail double, sur lequel certains bénéficient d’emploi très protégés et bien payés, tandis que d’autres, notamment les jeunes et les femmes, se voient refuser des perspectives de carrière décentes.

Il faut bien comprendre le message sous-jacent: si les femmes et les jeunes ont des emplois merdiques, c’est à cause de ces salauds de fonctionnaires et de leur “emploi très protégé et bien payé”; pas du tout parce que les réformes du marche du travail favorisent les emplois jetables.

[…] De plus, l’introduction d’une plus grande concurrence dans les secteurs de l’énergie, des services postaux et des chemins de fer s’est avérée plus délicate.

Plusieurs raisons expliquent ces progrès mitigés. Des intérêts acquis, les inquiétudes des personnels ou des dispositifs institutionnels profondément enracinés et difficiles à modifier peuvent encombrer la voie des réformes.

Bref, si l’on ne peut pas réformer correctement, c’est la faute des fonctionnaires, des chômeurs et des syndicats, entre autres…

Les évolutions technologiques sont aussi importantes : les progrès des technologies de la communication ont sans doute facilité l’ouverture de ces marchés, d’autant que la concurrence a elle-même stimulé le progrès technologique.

“la concurrence a elle-même stimulé le progrès technologique”, voila encore une “évidence” que rien, a priori, ne justifie…

Les différences de départ, de même que le soutien de l’opinion publique, influencent également le rythme des réformes. Au Royaume-Uni, les pannes d’électricité et les « hivers de grogne sociale » ont fait pencher l’opinion en faveur des réformes dans les années 70 et 80. La réforme des chemins de fer est également influencée par l’opinion. En France, par exemple, la réputation de ponctualité et de prouesses technologiques des chemins de fer rend difficile de plaider pour la déréglementation, quel que soit l’argument financier. C’est d’autant plus difficile que certains exemples de privatisation du secteur, pourtant réalisées avec le soutien de l’opinion, n’ont pas apporté les améliorations promises.

Voir, par exemple, la situation déplorable des chemins de fer au Royaume-Uni…

En fin de compte, l’économie détermine rarement l’issue de la bataille des réformes : c’est la politique qui en détient les clés.

C’est assez amusant de lire cela, alors que les politiques prétendent eux que les réformes sont inévitables.

Car la réforme remet en cause le statu quo. Elle fait intervenir les notions d’équité, de sécurité de l’emploi et de la dépendance vis-à-vis de systèmes comme la couverture médicale ou les prestations de chômage. Même si les réformes tendent à imposer des coûts à des groupes précis de la population, ces derniers peuvent trouver des alliés auprès de la collectivité au sens large.

C’est la bonne vieille logique de la privatisation des bénéfices et de la collectivisation des pertes. Des groupes précis (les jeunes, les femmes, …) s’en remettront donc à la génerosité collective.

C’est là qu’intervient l’économie politique de la réforme. Grâce à des réformes bien conçues, de nombreux pays de l’OCDE ont réussi à réduire le chômage et à stimuler la croissance malgré la diversité des situations et des types de réformes choisies.

Réduire le chômage ou réduire les chiffres du chômage? Et puis comme je l’avais déjà vu ici, le rapport entre croissance et chômage n’est pas si évident à détecter.

Ces pays partagent cependant une volonté d’adopter des dispositifs viables associant ajustement budgétaire et réformes du marché du travail et des secteurs d’activité, et, si possible, de réunir un certain consensus parmi les parties prenantes.

C’est vrai que le consensus n’est, en fait, pas nécessaire puisque l’OCDE sait ce qui est bon pour nous en fin de compte.

Le contexte compte beaucoup dans l’élaboration de ces stratégies. Prenons la démographie : les générations vieillissantes préoccupées par leur retraite peuvent soutenir des changements dans les services financiers et de santé, tandis qu’il peut être plus facile de soutenir la flexibilité du travail dans les pays jeunes ou d’immigration active comme l’Irlande.

C’est la bonne vieille logique du “diviser pour régner”. Mettre en concurrence les différentes catégories de la population: jeunes contre vieux, travailleurs contre chômeurs, …

Il est essentiel de parvenir à un enchaînement judicieux des réformes en s’appuyant sur des mesures cohérentes et complémentaires. L’expérience montre que la libéralisation des marchés de produits est un bon précurseur des réformes du marché du travail.

Vous avez aimé la multiplication des prestataires, la pseudo-concurrence des opérateurs téléphoniques, l’augmentation des prix qui en découle, vous allez adorer la suite du programme…

En effet, l’intensification de la concurrence comprime les marges des entreprises et oblige les travailleurs à modifier leurs revendications.

Bref, grâce à la concurrence, les entreprises vont chercher à réduire leur coûts, et donc procéder à des licenciements et par conséquent les travailleurs vont pouvoir fermer leur gueule dans l’espoir de conserver leur emploi.

En outre, ces réformes stimulent la demande, elles accroissent l’emploi et les salaires, facilitant ainsi les réformes suivantes.

Alleluia! Kyrie, kyrie! Louées soient les réformes.
En effet, les vertus des réformes énoncées ici tiennent plus de la foi que de la réalité.
La libéralisation des services stimule la demande? C’est pour cela que la consommation des ménages stagne ou baisse?
Les réformes accroissent les emplois? Jamais entendu parler de plans sociaux et de licenciements collectifs?
Elles accroissent les salaires? Et la modération salariale, c’est une illusion alors?

Dans l’économie politique de la réforme, la faculté de jugement et le calendrier sont déterminants. Par exemple, les changements apportés aux mesures de soutien des revenus ont plus de chances d’être efficaces durant des phases d’expansion où l’opinion est optimiste. Les gens se rallient aux réformes lorsque leurs effets bénéfiques se font plus concrètement sentir, comme cela s’est généralement passé pour les télécommunications.

Bref, il est plus facile de faire passer la chose quand les gens y croient.

Bref, il vaut mieux un changement régulier, persistant et cohérent que pas de changement. Le manque de réforme mène à des récriminations, une perte de confiance et une détérioration des performances économiques. Il peut même mener à la crise.

Apres la carotte, le bâton! Si toi pas suivre les conseils du grand sorcier OCDE, toi aller à ta perte!
Au passage, notons le flou utilisé:
“Le manque de réforme mène à des récriminations”, de qui?
“une perte de confiance”, de qui?
“une détérioration des performances économiques”, mesurées par qui?

Le “qui” le plus évident à mes yeux est évidemment l’OCDE et, de maniere générale les économistes libéraux.

Les crises majeures ne sont pas confortables pour les responsables politiques, mais elles peuvent favoriser le changement. Des études de l’OCDE indiquent qu’un écart de production (la différence entre production effective et potentielle) de 4 % accroît de près d’un tiers la probabilité d’une grande réforme structurelle.

Bref, quand ça va bien, il faut réformer et même si ça va mal, il faut aussi réformer. Point de salut hors la réforme!

[…]Les pays qui ont mené des réformes profondes et difficiles, comme le Danemark, l’Irlande, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, montrent l’importance des crises pour susciter un soutien aux réformes et les faire avancer. En fait, les réformes se sont accélérées lorsque la situation économique s’est améliorée et que l’opposition potentielle les a acceptées.

Ce qui revient à dire que tous les partis de gouvernement ont finalement accepté le dogme libéral.

Les dirigeants ont appliqué des politiques cohérentes et complémentaires concernant l’offre de travail et les finances publiques. Grâce à la recherche de compromis, les divers groupes d’intérêt ont coopéré : modération des salaires contre réductions d’impôts en Irlande et aux Pays-Bas ou accentuation des politiques actives du marché du travail contre raccourcissement de la durée d’indemnisation du chômage au Danemark, par exemple.

Mais pour quel résultat? Jetons un coup d’oeil au portail Eurostat. Qu’observons-nous:

  • Le chômage a effectivement diminué entre 1995 et 2005 au Danemark (de 6.7% en 1995 a 4.8% en 2005) et au Pays-Bas (de 6.6% a 4.7%); mais il a également diminué de manière générale en Europe (de 10.0% a 7.9% pour l’Europe des 15) et ce, y compris dans un pays comme la France (de 11.1% a 9.7%) dont on ne cesse pourtant de dire qu’il doit réformer son marché du travail…
  • Mais si les chiffres du chômage sont bien en baisse, il n’en est pas de même pour la risque de pauvreté relative qui augmente au Danemark (de 10% en 1995 a 12% en 2005) ou reste stable au Pays-Bas (a 11%). Pour l’Europe des 15, ce taux a légèrement baissé (de 17% a 16%). Les deux pays mentionnés sont donc plutot de mauvais élèves dans ce domaine…
  • Mais qu’en est-il de l’indicateur magique, le taux de croissance? Si la moyenne de l’Europe des 15 a très légèrement progressé entre 1997 et 2007 (de 2.6 a 2.7), il a fortement diminué pour les deux pays cités comme exemple: au Danemark il est passé de 3.2 en 1997 a 2.3 en 2007 et au Pays-Bas, de 4.3 a 2.8.

Bel exemple en vérité…

Chaque pays doit définir sa propre stratégie de réforme, en partant de sa propre situation, mais les responsables politiques doivent conserver à l’esprit un certain nombre de règles.

Voici les règles du bonheur économique selon l’OCDE…

Premièrement, les réformes marchent mieux lorsqu’elles s’enchaînent judicieusement et que les mesures sont bien coordonnées au sein de chaque dispositif et entre les différents axes de réforme (même si dans la pratique, cela peut être un luxe). La coopération entre pays peut également apporter des avantages, en permettant l’instauration d’un régime juste et ouvert pour le commerce international, avec le cycle de Doha, ou celle d’un marché unique des services, dans le cadre de l’UE.

Tout le monde se souvient de la fameuse concurrence “libre et non faussée” pronée par le Traité Constitutionnel Européen, largement rejeté par les citoyens en France et au Pays-Bas (et ce malgré la splendide réussite des réformes engagées, puisque ce pays est cité en exemple plus haut ;))

Deuxièmement, il faut promouvoir des politiques macroéconomiques de soutien. Si celles-ci maintiennent la demande agrégée à un niveau proche de la production potentielle, elles faciliteront le processus de réforme en minimisant la peur du changement structurel. Dans ce contexte, alors que le laxisme budgétaire peut imposer ultérieurement des mesures de correction douloureuses, une politique budgétaire saine peut créer les conditions nécessaires pour introduire des réformes en apportant de la confiance et des marges de manœuvre.

Alors la, j’avoue, ca ne me semble pas très clair… Quelqu’un a compris?
Edit:
[22:11:51] Thitho: ca veut dire qu’en gros il faut soutenir la production tout en coupant clairement dans tout ce qui est depense sociale
[22:12:14] Thitho: une bonne tva sociale en est l’exemple

Merci Thitho ;)

Troisièmement, il faut toujours être clair sur les coûts et avantages de la réforme, et communiquer face à l’opposition. La mobilisation de compétences extérieures peut également être utile lorsque les pouvoirs publics s’engagent sur le difficile chemin des réformes.

Il faut être clair sur les avantages et les coûts (“Ca va être dur mais ca sera mieux après”); par contre, en contester la nécessité et les résultats relève visiblement de l’hérésie.
Et, bien sur, les Etats ne doivent certainement pas hésiter à faire appel au privé pour engager ces réformes. Une aubaine pour tous les cabinets d’audits et de consultance…

Compte tenu des difficultés, les dirigeants politiques craignent de perdre leur popularité ou leurs voix. Pourtant, l’expérience montre que la maîtrise de l’économie politique des réformes permet à des gouvernements (très différents) de rompre de façon décisive avec le passé tout en pouvant espérer remporter les élections suivantes. RJC

C’est vrai ça, il n’y a pas à s’inquiéter. Avec la propagande intensive que les grands médias nous imposent depuis des années, la nécessité des réformes libérales est maintenant ancrée comme un dogme absolu. La preuve, pas une seule fois l’article n’explique les raisons de la nécessité de ces réformes, mis à part un prophétique “sinon c’est la crise”.

Ne vous inquiétez donc pas braves citoyens, les économistes et les hommes politiques savent ce qui est bon pour vous. Continuez à bien voter et vous serez récompensés, dans ce monde ou dans le suivant…

Pour De Gaulle, les Francais sont des veaux; j’imagine qu’en Belgique ce sont des boeufs (les fameux blanc-bleu belges :p)

  1. l’OCDE restant quand-même une grande référence en matière de réformes libérales []

2 Responses to La réforme et les formes


Comments

    comment_type != "trackback" && $comment->comment_type != "pingback" && !ereg("", $comment->comment_content) && !ereg("", $comment->comment_content)) { ?>
  1. Comment by thitho | Quintidi Décade III Prairial An CCXV at 22:17:23

    L’histoire est jolie mais la morale est effrayante.

    La réponse est 8. En 8 après lui-même, Jésus a 11-12 ans. C’est par une soirée de Noël très douce que Jésus a sa première érection.
    On ne sait pas ce qu’il en advint…

  2. comment_type != "trackback" && $comment->comment_type != "pingback" && !ereg("", $comment->comment_content) && !ereg("", $comment->comment_content)) { ?>
  3. Comment by thitho | Quintidi Décade III Prairial An CCXV at 22:30:51

    “Deuxièmement, il faut promouvoir des politiques macroéconomiques de soutien. Si celles-ci maintiennent la demande agrégée à un niveau proche de la production potentielle, elles faciliteront le processus de réforme en minimisant la peur du changement structurel. Dans ce contexte, alors que le laxisme budgétaire peut imposer ultérieurement des mesures de correction douloureuses, une politique budgétaire saine peut créer les conditions nécessaires pour introduire des réformes en apportant de la confiance et des marges de manœuvre.”

    Ça veut dire aussi que ce qu’il faut soutenir c’est le gros capitalisme qui “crée” de la plus-value, ne pas emprunter pour améliorer des structures sociales qui ne servent qu’à maintenir le niveau de vie des plus démunis au-dessus du niveau de la mer (parce qu’après viennent les “corrections douloureuses”, c’est-à-dire les coupes sociales, qui ne sont douloureuse que pour certains), et enfin ça veut dire croire fermement qu’une économie inégalitaire et injuste entraîne “confiance” et “marges de manoeuvres”.


comment_type == "trackback" || $comment->comment_type == "pingback" || ereg("", $comment->comment_content) || ereg("", $comment->comment_content)) { ?>

Trackbacks & Pingbacks »»

  1. Comment by thitho | Quintidi Décade III Prairial An CCXV at 22:17:23

    L’histoire est jolie mais la morale est effrayante.

    La réponse est 8. En 8 après lui-même, Jésus a 11-12 ans. C’est par une soirée de Noël très douce que Jésus a sa première érection.
    On ne sait pas ce qu’il en advint…

  2. comment_type == "trackback" || $comment->comment_type == "pingback" || ereg("", $comment->comment_content) || ereg("", $comment->comment_content)) { ?>

    Trackbacks & Pingbacks »»

    1. Comment by thitho | Quintidi Décade III Prairial An CCXV at 22:30:51

      “Deuxièmement, il faut promouvoir des politiques macroéconomiques de soutien. Si celles-ci maintiennent la demande agrégée à un niveau proche de la production potentielle, elles faciliteront le processus de réforme en minimisant la peur du changement structurel. Dans ce contexte, alors que le laxisme budgétaire peut imposer ultérieurement des mesures de correction douloureuses, une politique budgétaire saine peut créer les conditions nécessaires pour introduire des réformes en apportant de la confiance et des marges de manœuvre.”

      Ça veut dire aussi que ce qu’il faut soutenir c’est le gros capitalisme qui “crée” de la plus-value, ne pas emprunter pour améliorer des structures sociales qui ne servent qu’à maintenir le niveau de vie des plus démunis au-dessus du niveau de la mer (parce qu’après viennent les “corrections douloureuses”, c’est-à-dire les coupes sociales, qui ne sont douloureuse que pour certains), et enfin ça veut dire croire fermement qu’une économie inégalitaire et injuste entraîne “confiance” et “marges de manoeuvres”.

    Comments are closed