C’est la lutte finale…

Quand on lit le communiqué des 4 inculpés du Secours Rouge, on peut sourire à l’évocation de la lutte des classes, à l’opposition entre la bourgeoisie et le prolétariat. On peut se dire qu’il s’agit d’un combat dépassé au XXIème siècle. Et pourtant…

Pourtant, les puissances de l’argent savent bien que cette lutte existe. Comme l’affirme Warren Buffett, l’homme le plus riche de la planète:

There’s class warfare, all right, but it’s my class, the rich class, that’s making war, and we’re winning.1

Il y a une guerre de classes, c’est sûr, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui fait la guerre et nous sommes en train de gagner.

Et il est clair que la classe dominante a parfaitement intégré certains concepts du discours traditionnel de gauche, tels que la lutte des classes, l’internationalisme ou encore la propagande.

La lutte des classes
Je vais ici m’attacher à illustrer un peu cette “guerre de classes” que mènent les puissances de l’argent contre nous et je reviendrai sur l’internationalisme et la propagande dans de prochains articles.

Quand on parle de lutte des classes, trop souvent c’est l’image traditionnelle d’ouvriers se battant contre le patron qui ressurgit. Il va de soi que cette vision simpliste qui délimite en deux camps bien identifiés prolétariat et bourgeoisie n’est plus vraiment de mise dans la société capitaliste du XXIème siècle. Le système a su évoluer de manière à rendre les vrais bénéficiaires du système (les “patrons”) nettement moins identifiables en diluant la chaîne des responsabilités entre plusieurs acteurs qui profitent à des degrés divers de ce système: actionnaires, conseils d’administration, présidents, CEOs, directeurs régionaux, managers, chefs d’équipe, contremaîtres, etc.

Le résultat direct de cette évolution est de rendre le(s) réel(s) donneur(s) d’ordres inaccessibles à ses travailleurs. Du coup, lorsque qu’un groupe de travailleurs en ayant assez de se prendre des coups de tatanes dans la gueule, se révolte et retient son “patron” dans les locaux de l’entreprise, celui-ci peut, en toute bonne foi, leur dire qu’il n’y peut rien, qu’il n’est qu’un simple exécutant.

En toute bonne foi?

Oui et non. Oui d’un point de vue purement structurel: il n’est, de fait, qu’un rouage dans des mécanismes de décisions qui se prennent (plus ou moins) loin de lui. Non car pour arriver à son poste, à ce niveau de responsabilité, il a dû accepter et intérioriser les valeurs de ce système. En acceptant son poste à responsabilité, il devient donc (au-moins partiellement) complice d’un système qu’il sert et qui le sert.

Dès lors, vers qui peuvent se retourner les travailleurs en colère? Vers le conseil d’administration? Vers l’assemblée générale des actionnaires2 ? Vers l’actionnaire majoritaire?

Travailleurs précairesA côté des donneurs d’ordres invisibles et inaccessibles, le mécanisme de dilution des responsabilités permet également de faire éclater la cohésion des masses laborieuses en en gratifiant une partie de miettes de pouvoir et donc de richesses et en lui faisant miroiter la possibilité de s’élever dans la hiérarchie. Ainsi s’est crée ce qu’on a appelé une “classe moyenne” de possédés (travailleurs salariés) possédants (accès à la propriété foncière, petite consommation de luxe, petit actionnariat, etc.) qui, craignant de perdre leur statut de “possédants”, en vient à défendre les valeurs des classes aisées (les vrais possédants) contre les classes laborieuses3 .

Donc, l’un des premiers aspects que l’on observe de cette guerre de classes est la tentative (fructueuse pour l’instant) de la classe dominante de fractionner les classes laborieuses en groupes antagonistes (j’ai déjà mentionné l’opposition entre “classe moyenne” et “classe laborieuse“; mais, la classe laborieuse représentant toujours une large part de la population, et donc une menace importante pour ceux qui l’exploitent, cela ne suffit pas et il faut donc créer d’autres antagonismes pour diviser encore plus le tissu social: travailleurs contre chômeurs, autochtones contre allochtones, usagers contre grévistes4 , …) suivant l’adage classique du diviser pour mieux régner.

Une fois acquise la désagrégation de toute possible résistance commune, les puissances du capital peuvent, sans grande crainte, lancer des attaques à la fois économiques et idéologiques.

Sans-abriLes attaques économiques consistent d’une part à asseoir leur position dominante et l’augmentation de leur capital à l’aide de ce qu’on appelle, dans la novlangue actuelle, des “réformes“: allègements fiscaux (exemples récents, le bouclier fiscal en France ou les intérêts notionnels en Belgique), aides publiques (exemples: prime aux biocarburants, aide à certaines grosses industries), concentrations (exemple récent: GDF-Suez), etc.

D’autre part, il s’agit aussi de précariser les classes laborieuses en s’attaquant prioritairement à leurs composantes les plus fragiles (chômeurs, jeunes, vieux, sans-papiers, sans-abris, travailleurs non-qualifiés, …) à l’aide d’un arsenal juridique (expulsions de sans-papiers, réactivation5 et radiation des chômeurs, augmentation de l’intérim et du travail précaire, retour sur la dispense de recherche de travail pour les seniors, refonte du code du travail pour augmenter la flexibilité des travailleurs, refonte du droit au logement pour faciliter les expulsions, etc.) afin de faire comprendre à ceux qui n’appartiennent pas (encore) à ces catégories qu’ils sont des privilégiés.

La plupart de ces attaques économiques nécessitant l’aide (ou à tout le moins la neutralité bienveillante) de l’Etat, il est essentiel dans le même temps de procéder à des attaques idéologiques de manière à ce que les représentants politiques puissent agir en faveur du grand capital au nom du “bien commun“.

Ces attaques, utilisant l’arme de la propagande, visent tous ceux qui pourraient remettre en cause le modèle actuel par une mobilisation de masse: syndicats6, mouvements sociaux7, contestataires de tout poil8, afin de décrédibiliser aux yeux de l’opinion les alternatives possibles à un système qui ne profite vraiment qu’à une toute petite minorité.

Bref, même si les contours des classes sont moins bien définis qu’autrefois, il n’en reste pas moins clair que la guerre menée par la classe dominante, celle qui détient le pouvoir, celle qui donne les ordres, celle qui veille à maintenir ce système en place, contre la classe dominée, celle qui reçoit les ordres, celle qui produit les richesses mais qui n’en bénéficie que très marginalement; cette guerre est bien réelle et bien comprise par ceux qui la mènent.

War is peace“, George Orwell, 1984


Le Pieu

  1. Warren Buffett, New York Times, November 26, 2006. []
  2. on écoutera avec intérêt ce reportage de Là-bas si j’y suis qui suit un groupe d’ouvrières du Nord se rendant à l’assemblée générale des actionnaires de LVMH pour interpeller Bernard Arnault sur la fermeture de leur usine. []
  3. au passage, la problématique actuelle du “pouvoir d’achat” illustre fort bien pour moi la dualité possédé-possédant de cette “classe moyenne”. En effet, en tant que “possédés”, elle est sensible à la modération salariale et en tant que “possédante”, elle se doit d’adopter les comportements de consommation des classes aisées. Cette question mériterait certainement un article séparé. []
  4. il est intéressant de noter que ceux qui sont habituellement désignés comme des clients redeviennent, lors de mouvements sociaux, des usagers. []
  5. notons au passage l’aspect très mécanisé de ce terme. Le chômeur est un travailleur désactivé qu’il s’agit, en appuyant sur les bons boutons, de réactiver. []
  6. le syndicalisme que l’on doit combattre, c’est celui de SUD“, François Hollande []
  7. désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit“, Nicolas Sarkozy []
  8. Les altermondialistes qui s’apprêtent à empêcher par la violence le sommet européen de Laeken sont des quasi-fascistes.“, Guy Verhofstadt. Plus récemment, la criminalisation de la solidarité, ou encore la dénonciation régulière de l'”irréalisme” des propositions de gauche, etc. Je reviendrai sur la propagande dans un autre article. []

5 Responses to C’est la lutte finale…


Comments

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  1. Comment by thitho | Quartidi Décade II Thermidor An CCXVI at 20:52:47

    et dans l’état actuel des choses, on peut parler de guerre asymétrique…
    Il est temps de nous redonner des chances de la gagner…

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  3. Comment by Monsieur Y | Quartidi Décade II Thermidor An CCXVI at 20:57:30

    Brillant article, brillante démonstration, Christophe :)

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  5. Comment by julien uh | Primidi Décade III Thermidor An CCXVI at 11:09:46

    sur l’identification des patrons rendue plus difficile et l’invisibilité des preneurs de décision. En fait, se dédouaner est devenu un argument aussi. Cela fait partie de la stratégie des groupes que de diluer et d’éviter l’identification. Or celle-ci n’est pas plus complexe qu’auparavant. Le Conseil d’administration d’un fonds de pension, ça existe. Qui ne connaît pas Albert Frère ou le boss de Picanol ? Qui plus est, il n’est pas nécessaire d’identifier formellement le patron pour lutter et faire grève.
    A mon sens, le problème réside ailleurs :
    – il s’agit d’internationaliser les luttes (puisque clairement le directeur d’un site belge d’une multinationale n’a pas grand’chose à dire quand on restructure et que si on ne le fait pas en Belgique on le fait ailleurs, etc., etc.)
    – il ne s’agit pas d’accepter les points de vue patronaux visant, précisément, à dédouaner ledit directeur du site belge : il est tout autant responsable que les autres directeurs de site et que le CA de la multinationale. S’il a peu à dire, il a tout de même 1000 fois plus à dire que les atres travailleurs, il est pleinement conscient de son rôle de licenciator et de sa place dans les rouages. Donc on peut aussi lui couper les couilles (comme au chat de Françoise ce matin, quelle transition n’est-ce pas), ça en dissuadera certains de s’engager dans le rôle de sous-fifre de superluxe

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  7. Comment by Un Homme | Quartidi Décade III Thermidor An CCXVI at 20:18:20

    Julien: une petite précision, ici je voulais surtout montrer la réalité de la guerre menée par le grand capital contre nous et les techniques qu’il utilise pour parvenir à ses fins. Diluer les responsabilités et éloigner le décideur final du travailleur font clairement partie de ces techniques.
    Il s’agit bien évidemment de créer un sentiment d’inéluctabilité et d’impuissance chez ceux des travailleurs qui veulent renverser ce système.
    Concernant l’identification des “patrons”, c’est parfois facile, parfois moins. Particulièrement avec le recours à la sous-traitance. Regarde l’article de François Ruffin dans le Monde Diplomatique de ce mois-ci (http://www.monde-diplomatique.fr/2008/08/RUFFIN/16159), au départ les ouvrières d’ECCE se sont adressées à “leur” direction avant de comprendre que celle-ci ne pouvait rien sans l’aval de LVMH. Ceci pour illustrer le fait que si pour toi (ou moi, encore que je ne connais pas Picanol), il est relativement aisé d’identifier les décideurs dans telle ou telle entreprise, ça n’est pas nécessairement si évident que ça.

    De toute façon, comme tu le dis, “il n’est pas nécessaire d’identifier formellement le patron pour lutter”. :)

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  9. Comment by Anne | Tridi Décade I Fructidor An CCXVI at 20:53:18

    Cher Homme à poil, je n’ai pas de mots assez fort pour exprimer à quel point je suis d’accord avec vous… (Dieu sait pourtant que j’ai de l’imagination !)


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  1. Comment by thitho | Quartidi Décade II Thermidor An CCXVI at 20:52:47

    et dans l’état actuel des choses, on peut parler de guerre asymétrique…
    Il est temps de nous redonner des chances de la gagner…

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    1. Comment by Monsieur Y | Quartidi Décade II Thermidor An CCXVI at 20:57:30

      Brillant article, brillante démonstration, Christophe :)

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      1. Comment by julien uh | Primidi Décade III Thermidor An CCXVI at 11:09:46

        sur l’identification des patrons rendue plus difficile et l’invisibilité des preneurs de décision. En fait, se dédouaner est devenu un argument aussi. Cela fait partie de la stratégie des groupes que de diluer et d’éviter l’identification. Or celle-ci n’est pas plus complexe qu’auparavant. Le Conseil d’administration d’un fonds de pension, ça existe. Qui ne connaît pas Albert Frère ou le boss de Picanol ? Qui plus est, il n’est pas nécessaire d’identifier formellement le patron pour lutter et faire grève.
        A mon sens, le problème réside ailleurs :
        – il s’agit d’internationaliser les luttes (puisque clairement le directeur d’un site belge d’une multinationale n’a pas grand’chose à dire quand on restructure et que si on ne le fait pas en Belgique on le fait ailleurs, etc., etc.)
        – il ne s’agit pas d’accepter les points de vue patronaux visant, précisément, à dédouaner ledit directeur du site belge : il est tout autant responsable que les autres directeurs de site et que le CA de la multinationale. S’il a peu à dire, il a tout de même 1000 fois plus à dire que les atres travailleurs, il est pleinement conscient de son rôle de licenciator et de sa place dans les rouages. Donc on peut aussi lui couper les couilles (comme au chat de Françoise ce matin, quelle transition n’est-ce pas), ça en dissuadera certains de s’engager dans le rôle de sous-fifre de superluxe

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        1. Comment by Un Homme | Quartidi Décade III Thermidor An CCXVI at 20:18:20

          Julien: une petite précision, ici je voulais surtout montrer la réalité de la guerre menée par le grand capital contre nous et les techniques qu’il utilise pour parvenir à ses fins. Diluer les responsabilités et éloigner le décideur final du travailleur font clairement partie de ces techniques.
          Il s’agit bien évidemment de créer un sentiment d’inéluctabilité et d’impuissance chez ceux des travailleurs qui veulent renverser ce système.
          Concernant l’identification des “patrons”, c’est parfois facile, parfois moins. Particulièrement avec le recours à la sous-traitance. Regarde l’article de François Ruffin dans le Monde Diplomatique de ce mois-ci (http://www.monde-diplomatique.fr/2008/08/RUFFIN/16159), au départ les ouvrières d’ECCE se sont adressées à “leur” direction avant de comprendre que celle-ci ne pouvait rien sans l’aval de LVMH. Ceci pour illustrer le fait que si pour toi (ou moi, encore que je ne connais pas Picanol), il est relativement aisé d’identifier les décideurs dans telle ou telle entreprise, ça n’est pas nécessairement si évident que ça.

          De toute façon, comme tu le dis, “il n’est pas nécessaire d’identifier formellement le patron pour lutter”. :)

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          1. Comment by Anne | Tridi Décade I Fructidor An CCXVI at 20:53:18

            Cher Homme à poil, je n’ai pas de mots assez fort pour exprimer à quel point je suis d’accord avec vous… (Dieu sait pourtant que j’ai de l’imagination !)

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